Temps d'écran··4 min de lecture

Et si nous mesurions aussi nos interruptions?

Nous regardons de plus en plus notre temps d’écran pour mesurer notre usage du smartphone. C’est ce que je fais aussi en atelier, que ce soit en entreprise ou avec les particuliers. C’est un bon début. Mais plusieurs travaux récents montrent qu’un autre indicateur mérite notre attention : le nombre de fois où le numérique interrompt ce que nous sommes en train de faire.

4,7 interruptions par heure de travail

En juin 2026, Ipsos bva et Uside ont interrogé 1 000 salariés français représentatifs.

Résultat : les salariés déclarent être interrompus en moyenne 4,7 fois par heure, soit environ une interruption toutes les 13 minutes.

Le chiffre atteint 4,8 interruptions par heure dans les PME, 4,9 dans les ETI et grandes entreprises et 5,2 chez les salariés qui télétravaillent.

Sur une journée de sept heures, 4,7 interruptions par heure représentent théoriquement une trentaine d’interruptions. Et toutes ne viennent évidemment pas du téléphone. Un collègue, un appel, un mail, Teams, WhatsApp ou une notification peuvent interrompre une tâche. Mais cela pose une question intéressante : combien de fois notre attention change-t-elle de direction au cours d’une journée ?

Lire l’enquête Ipsos bva pour Uside

Et combien de notifications recevons-nous réellement ?

En 2024, Designers Éthiques a mené une recherche auprès de 33 personnes sur leurs usages des notifications. Les participants estimaient recevoir en moyenne 43,2 notifications par jour. Pour 15 d’entre eux, les chercheurs ont ensuite pu consulter le nombre réel enregistré par le smartphone.

La moyenne était alors de 81,1 notifications par jour, avec une médiane de 76. Certains participants en avaient reçu jusqu’à 199 en 24 heures.

L’échantillon est trop petit pour dire que « les Français reçoivent 81 notifications par jour ». Ce serait transformer un résultat exploratoire en statistique nationale. En revanche, l’écart entre ce que nous imaginons recevoir et ce que le téléphone comptabilise réellement est très intéressant. C’est exactement le même principe que pour le temps d’écran : nous ne percevons pas toujours correctement notre propre consommation numérique.

Consulter la recherche de Designers Éthiques sur les notifications

Une notification peut nous perturber même si nous ne la consultons pas

La recherche “Attention hijacked: How social media notifications disrupt cognitive processing”, publiée en 2026 dans Computers in Human Behavior par Hippolyte Fournier et ses collègues, apporte un autre élément.

Les chercheurs ont travaillé avec 180 étudiants de l’Université de Lyon et ont observé leur réaction pendant une tâche cognitive lorsqu’une notification apparaissait. Une notification provoquait un ralentissement temporaire du traitement de l’information pendant environ 7 secondes. Mais le résultat que je trouve encore plus intéressant concerne les habitudes numériques : l’importance de la perturbation était davantage associée à la fréquence des notifications et des consultations du smartphone qu’au temps total passé sur l’appareil.

Autrement dit, passer trois heures par jour sur son smartphone ne raconte pas toute l’histoire. Trois heures utilisées volontairement en quelques périodes longues ne ressemblent pas nécessairement à trois heures découpées en dizaines ou centaines de petites consultations.

Lire la publication dans Computers in Human Behavior

Au travail, l’hyperréactivité devient aussi mesurable

Le Référentiel 2026 de l’Observatoire de l’Infobésité et de la Collaboration Numérique apporte enfin des données issues des usages professionnels réels de près de 30 000 salariés. L’Observatoire mesure notamment 169 e-mails gérés par semaine et par salarié. Chez les dirigeants, le chiffre atteint 384. Autre résultat révélateur : 51 % des e-mails reçoivent une réponse en moins d’une heure. Cette rapidité peut sembler positive. Mais elle pose aussi la question de l’urgence permanente que nous avons progressivement installée dans nos usages numériques.

Consulter le Référentiel 2026 de l’OICN

Du temps d’écran au nombre d’interruptions

Je continuerai donc à regarder le temps d’écran. C’est un indicateur simple et particulièrement efficace pour prendre conscience du temps consacré au smartphone. Mais il mérite désormais d’être accompagné de deux autres questions :

Combien de notifications recevez-vous réellement chaque jour ?

Combien de fois êtes-vous interrompu pendant une heure de travail ?

Le temps d’écran mesure une durée. Les notifications mesurent les sollicitations. Les interruptions mesurent la fragmentation de notre attention. Et ces trois chiffres réunis racontent probablement beaucoup mieux notre rapport au numérique qu’un simple compteur d’heures.